Jeunes filles domestiques

Côte d'Ivoire

Situation de départ 
Il est de tradition, dans tous les ménages et tous les milieux, à Abidjan de faire appel aux services d’une jeune fille pour seconder la maîtresse de maison dans les tâches domestiques. Ces filles sont âgées de 8 à 20 ans. Elles travaillent 12 à 14h par jour, sans jour de repos ou de congé pour un salaire ne leur permettant même pas de subvenir à leurs besoins primaires. Beaucoup de personnes les traitent comme de simples subalternes assimilées à des esclaves. Elles subissent des injures ou des insanités de tout ordre. Les petites bonnes subissent parfois aussi des violences corporelles, voire des abus sexuels chez leur employeur. Et lorsqu’une patronne veut se débarrasser de son employée sans la payer, elle l’accuse de vol.
Elle échoue alors immanquablement en prison car sa parole ou ses protestations ne sont pas prises en compte.

Ces filles originaires de la campagne sont placées par des intermédiaires qui prennent une partie de leurs gages. Les plus jeunes sont les plus prisées parce que plus malléables et moins chères. Des « tanties » partent les recruter au village, promettant à leurs parents un avenir meilleur pour elles à la ville, une éducation, moyennant leur aide au niveau des tâches ménagères. Arrivé en ville, la réalité s’avère tout autre pour ces filles…
La dignité des petites bonnes n’est pas respectée, chaque jour est une vraie souffrance pour elles. Face à ce drame, le BICE n’a pas choisi une position abolitionniste. Les deux parties ont besoin de ce travail ; il a donc pris une position protectionniste concernant les jeunes filles domestiques de plus de 15 ans afin que leur droits fondamentaux soient respecté, tout en luttant contre l’emploi des filles de moins de 15 ans.
 
Principaux résultats
Plus de 21 000 filles accompagnées par le projet. En définitive, qu’est ce qui a vraiment changé ?

> Amorce d’un changement des mentalités : Grâce à un plaidoyer régulier, des actions au niveau des médias, bon nombre d’abidjanais portent un autre regard sur l’activité des jeunes filles domestiques. Ces jeunes filles existent maintenant réellement en tant que personnes reconnues, dont les services rendus sont reconnus. La majorité des habitants d’Abidjan ont été atteints par les messages de sensibilisation.
> Auto-valorisation et regain de l’estime de soi : De ce changement de regard découle un changement de perception que les jeunes filles domestiques ont d’elles-mêmes. Elles se sentent valorisées, elles ont gagné en assurance et ce travail, d’une activité subie, seule issue pour une jeune fille analphabète pour survivre en ville ou gagner de l’argent en vue de se constituer un trousseau de mariage, devient une réelle profession, même si cette activité reste transitoire pour la majorité des filles. Les aînées ne sont plus soumises, sans défense, elles savent qu’elles ont des droits, des moyens de recours contre les injustices et abus subis.
> Du marché de bonnes à l’agence de placement : Un bon nombre de placeurs de ces filles sont passés eux aussi d’une logique d’exploitation de la pauvreté de ces filles, de leur ignorance, à une logique professionnelle. Ils sont devenus des agences de placement, mettant en relation l’offre de services et la demande des ménages, ceci dans un cadre légal, respectueux du droit du travail et des droits de l’enfant. 103 « officines de placement sensibilisées », près de 40 structurées en « agence de placement » et formées. Création d’une association des « bureaux de placement » et élaboration d’une « Charte de Bonne Conduite » à laquelle les agences sont invitées à adhérer.
> La loi du plus fort n’est plus forcément la meilleure : On peut aussi noter un changement dans l’attitude des policiers. Lors de litiges opposant une jeune fille à son employeur, celle-ci n’a plus systématiquement tort et n'est plus gardée à vue comme une coupable. Souvent, après une médiation, c’est l’employeur qui est contraint à verser son du à la jeune fille.
> Un numéro vert pour les enfants en difficulté : Les situations de maltraitance dont étaient accablées certaines jeunes filles domestiques, en particulier les plus jeunes, ont incité le BICE à créer un numéro de téléphone gratuit où tous les enfants et adultes peuvent appeler pour signaler une situation de détresse. Des éducateurs se relaient pour répondre et donnent suite aux cas le nécessitant.
> Vers une professionnalisation reconnue : Les inspecteurs du travail acceptent de régler les litiges entre employeurs et employés alors qu’auparavant, cette activité était considérée du secteur informel et ne pouvait pas prétendre à un règlement par le droit.
> Une approche qui fait tache d’huile: L’approche « droit » développée par le BICE a fait tache d’huile. Elle est aussi développée par les centres de formation des jeunes filles domestiques organisés par les religieuses dans les différentes paroisses de la ville. Elles ont en outre réorganisé leurs centres en fonction des possibilités des jeunes filles. L'Unicef a intégré dans le plan de coopération avec le gouvernement ivoirien la problématique du travail domestique des enfants et en particulier des filles domestiques. Un projet sur « l'Education comme stratégie
de prévention et de protection du travail domestique des filles » a été élaboré et sera exécuté par les IFEF (Institution de Formation et d'Education Féminine) sous la tutelle du Ministère de la Famille, de la Femme et de l'Enfant. Le Ministère du Travail en exécution du programme IPEC en partenariat avec le BIT a inscrit dans la liste des travaux dangereux, conformément aux exigences de la convention 182 du BIT (Bureau International du Travail), certaines tâches exécutées par les filles domestiques. Ces engagements contribuent à inscrire dans la durée la protection des filles domestiques.
> Cependant, il y a des freins à cette évolution favorable et à une pérennisation des acquis : La crise sans précédent que connaît à l’heure actuelle la Côte d’Ivoire engendre une baisse du taux de scolarisation. Ce sont donc des jeunes de moins en moins formés qui deviennent adultes.
Les filles en particulier n’ont pas de formation professionnelle et donc le travail domestique devient plus que jamais la seule opportunité, avec une concurrence forte.

La rémunération au SMIG (salaire minimum garanti) reste une perspective inaccessible pour ce travail compte tenu des revenus des ménages. Rares sont ceux qui sont en mesure de payer une telle somme, alors que tous les ménages emploient une petite bonne. La tendance seraitmême à rechercher clandestinement des petites filles de moins de 15 ans pour ne pas les payer ou si peu.

La guerre civile qui ne dit pas son nom, d’abord effective, puis larvée, qui dure depuis septembre 2002, a engendré beaucoup de déplacés de guerre qui ont tout perdu et qui acceptent un travail à n’importe quel prix pour survivre. Les tarifs s’en trouvent cassés alors qu’ils avaient lentement progressé suite à un plaidoyer incessant.

La survivance d’une tradition de « confiage » des enfants, mais actuellement dévoyée, rend la lutte contre la mise au travail domestique de toutes petites filles difficile surtout à l’heure ou tout un chacun sait qu’il est interdit d’employer des mineurs de moins de 14 ans. Ces placements se font clandestinement et ces enfants sont cachés.

La situation des filles domestiques est à nouveau en dégradation constante en raison d’un appauvrissement général des populations et des effets de la crise militaro-politique qui secoue la Côte d'Ivoire depuis le 19 Septembre 2002.
 
L’histoire de Fatou
Fatou a passé 9 mois en prison à Abidjan, parce qu’elle était victime d’une erreur
judiciaire. Elle a été arrêtée sur la base d’un mensonge d’une artiste célèbre, pour qui il était très facile d’avoir l’écoute de la police et de la justice. Aucune déposition de Fatou n’a été demandée.

Le destin de Fatou est typique de celui d’une jeune fille domestique, bonne à tout faire, confrontée à l’arbitraire de son employeur, travaillant sans interruption d’arrache pied pour un salaire en nature ! Lorsqu’elle devient « gênante », parce qu’elle exige ses droits ou n’accepte pas de se soumettre aux désirs sexuels du maître de maison, lorsque la famille se lasse de sa bonne, s’en suit la dénonciation à la police, l’accusation de vol... Comme dans le cas de Fatou, accusée d’avoir volé 23 kg (! !) de bijoux à la chanteuse, un acte irréaliste et impensable pour cette jeune fille naïve, originaire d’un petit village.

Dans les discussions avec le psychologue et l’avocat du BICE, Fatou clamait toujours son innocence. Mais accuser Fatou et la faire emprisonner, c’était bien calculé : une solution bien facile pour se débarrasser d’une aide ménagère encombrante en évitant le scandale. De nombreuses négociations de l’animateur et de l’avocat du BICE ont été nécessaires pour faire justice dans ce cas et appliquer le droit.


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